Une goutte d’eau

 

« L’amour ne s’impose pas, il se propose » (Georges Bernanos)

 

 

Une goutte d’eau dans le ciel hésite à tomber, il fait si beau là-haut, loin de la terre cruelle aux mille maux, si loin des humains, de la violence amère et des outrances orgueilleuses. Une petite goutte d’eau transparente comme le regard d’un enfant se demande si oui ou non elle doit se déverser sur nos bitumes anonymes ou nos prairies désertes. Comment choisir ? Le dilemme est si grand.

 

Tourmentée par la rosée concurrente, elle n’ose descendre pour abreuver les sols à féconder, pour faire pousser les blés et les fleurs. La petite goutte est si minuscule, trois fois rien, pas plus grande qu’un petit gravier perdu sous les pas des passants. Mourir si vite, aussitôt qu’on a quitté le ciel, était-ce bien raisonnable ? Une aussi petite créature liquide se dirigerait vers le bas, alors que là où d’ordinaire elle vit, mille autres gouttes, toutes à la joie de leurs débuts, voyagent sur les cotons blancs voyageurs : voilà qui n’aurait pas beaucoup de sens.

 

Là-haut, la vie est paisible, à distance des esprits inquiets, des morts de l’âme, des êtres en amnésie du ciel, absents d’eux-mêmes, de leur vie intérieure et de leur centre. Séparée d’eux par l’espace, par le vent balayeur et les feuillages naturels, quel était son intérêt de s’échouer sur une planète ingrate en manque de bonheur ? Elle l’ignorait.

 

Tout en bas, la nature se meurt, les hommes s’entretuent, les roses elles-mêmes se laissent aller à la langueur caniculaire, ce projet de dégouliner dans une chute prodigieuse perdait de son sens. L’horizon semblait si loin, si vide, à tourner sur lui-même comme une souris dans sa drôle de roue.

 

Au moment même où l’idée lui venait de rester blottie sous les ailes des nuages intrépides, une autre masse errante, gorgée d’orage, mais plus sombre que d’autres, vit la frêle petite goutte s’interroger encore et encore. Oui, c’était bien vrai, elle n’osait pas le vertige d’un saut salvateur pour les hommes, la flore et la faune ; dans le doute, elle préférait rester inerte au cœur du blanc protecteur.

 

Le nuage coléreux, quant à lui, ne pouvait comprendre de telles tergiversations :

« Bon sang, s’écria-t-il à son endroit, que vous êtes pusillanime, vous ne pensez donc qu’à vous ? N’avez-vous pas compris le rôle des larmes célestes, créées pour inonder de grâce les cœurs en mal d’amour ? Que pensez-vous qu’il adviendra sans votre fraîcheur et votre pureté ? »

 

« Je vois que vous ignorez votre clarté traversée par la lumière du jour : elle est un appel à la transcendance, une invitation à contempler le beau, un murmure divin, une étincelle à rallumer le cœur des poètes. Vous ne connaissez pas votre éclat magnifique, évaporé dès que le soleil vous rencontre, ni même le regard amoureux du papillon qui se désaltère à vos lèvres humides ».

 

« J’aurai beau gronder, secouer mes molécules, ce serait inutile, tout serait vain, sans espoir ; mon obscurité couvrirait tous les paysages, mais ne servirait plus à rien. J’ai besoin de vous, je vous en prie, cessez de vous questionner, venez me rejoindre, venez avec moi verser votre onde vive ; tant de mains levées et de prières se languissent de vous. »

 

La petite goutte, émue par le chagrin de cette ombre aérienne aux éclairs tonitruants, accepta enfin de sortir de sa peur. « C’est entendu, lui dit-elle, je vais me rendre, j’irai sans m’arrêter pleuvoir sur la terre en proie à tant d’aridité, celle des hommes et des terres, des déserts et des villes. Je ne descendrai pas seule, bien sûr, nous serons des myriades, tout comme les anges invisibles. »

 

Dès qu’elle eut fini de s’exprimer, des milliers et des milliers d’autres gouttes, qui n’attendaient que sa décision valeureuse, émergèrent à leur tour des écharpes du ciel, prêtes à se rendre en sa compagnie pour leur mission rédemptrice.

 

Les tonnerres, car ils étaient plusieurs, dans leurs grondements sourds, se diffusèrent bientôt sur toute la surface du globe. Pleins du bonheur de laisser s’échapper enfin les cris retenus depuis bien trop longtemps, ils s’en donnèrent à cœur joie pour imiter les sons des alarmes. Ils avertirent ainsi tous les habitants, du plus petit au plus grand : les écureuils rapides, les oiseaux fugueurs, les félins chasseurs, les humains peureux ; tous se mirent sans attendre à l’abri des ruissellements à venir.

 

Les brumes célestes, prises d’un frisson liquide, à la première note orageuse, se tenaient toutes en alerte. Comme une armée de petits miroirs du ciel, maintenant fiers de participer aux floraisons, à l’étanchement des bêtes et à la formation des lacs, elles s’impatientaient.

 

L’une d’elles, un peu trop amoureuse, s’écria : « Je suis née dans le ciel, je m’en vais courir sur la terre avant de mourir sur les rives alanguies d’une rivière ». À ces mots, toutes furent prises d’un rire incoercible.

 

Soudain, par un éclair dont les furies célestes ont le secret, le signal du départ fut donné.

 

Quel déferlement, quelle chute ! La plupart n’avait pas oublié de chanter pendant leur descente sans vertige. Le bruit des clapotis apaisait le sommeil des enfants, les jardiniers saluaient de leurs regards leur arrivée bienfaisante, tandis que quelques chats se délectaient du spectacle, bien au chaud, sur le bord intérieur des fenêtres. Les intempéries tumultueuses firent le bonheur de quelques photographes ; décidément, oui, l’eau s’avérait bel et bien un cadeau venu d’en haut.

 

Bientôt, des rigoles se formèrent un peu partout dans la boue, les rivières se gonflaient d’aise sous l’assaut des gouttes tapageuses, les mers elles-mêmes, étonnées par tant d’engouement, s’enroulaient de vagues en vagues, comme prises par un envoûtement. Les mugissements des bourrasques, unis aux piaillements des petites flaques, les convulsions des averses successives, sans compter les secousses audacieuses des fleurs sans abri : tout éclaboussait de partout en mille et mille et mille perles d’eau. Un véritable paradis d’humidité et de précipitations joyeuses.

 

Quelquefois, je rêve, moi aussi, de n’être qu’une goutte d’eau, fruit d’une prédilection céleste, au milieu des anges liquides.

Je viendrais à mon tour couler sur la terre intérieure d’une âme absente, d’une âme sans espoir ; je la réveillerais de mes ardeurs humides, sous l’onde amoureuse de mes murmures d’eau.

Je porterais en mon sein, comme la goutte d’eau, reflet du ciel, la guérison des blessures et le rafraîchissement de tout amour.

 

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