A tout jamais
« Le chagrin se reconnaît à ce qu’il ne demande plus rien. »
(Deogratias)
Cette fois, j’en suis sûre, la vie ne m’offrira plus ce que mon cœur espérait. Elle me donnera plutôt ce que je n’avais pas envisagé. Sans doute encore des fleurs et des poèmes, des sourires et des boutons d’or.
Elle est si abondante en grâces, en surprises et en étonnement. Je n’imaginais pas que l’amour effrayait tant.
Je regarde le soleil traverser mes fenêtres. Il éclaire mes plantes, mes murs, et les rideaux semblent lui sourire. En ce mois d’hiver où l’air est si froid, ce soleil arrive à l’improviste ; on dirait qu’il cherche à me réchauffer le cœur. Je ne pensais pas que ma tendresse ferait fuir aussi vite.
Le "définitif" est une vieille âme de l’existence. Il est là à chaque instant, il pointe son nez. Tant de souvenirs, d’âges révolus, de projets achevés, de chemins empruntés qui plus jamais ne reverront ni nos pas, ni notre visage, ni notre jeunesse envolée. Jamais je n’aurais cru qu’on pouvait prononcer autant de fois le mot « jamais ».
Ainsi donc, je suis à fuir, à éviter, à rejeter même. Ainsi donc, qu’importent mes élans, mes efforts ou mes espoirs, il convient d’être sur le quai sans départs, sur les barques sans ancres. Peut-être même ne suis-je plus, en réalité, que la broderie d’initiales sur un mouchoir qu’on agite au moment des adieux. Invisible, ou presque.
Oh, après tout, qu’importent les jamais, les toujours et les définitifs. Je vis dans les traces de mes passages, sur les bancs publics délaissés de février, sur les photos bien rangées dans un album au fond d’un tiroir. C’est déjà ça.
Cette fois, je le sais, mes élans du cœur ont quelque chose de si dangereux, un peu comme un piège dont on redoute les assauts, comme la mer submerge de son eau. Je n’avais pas prévu que mon cœur offert, mes caresses retenues, mes mots choisis avaient des allures de fugue vers mon sens opposé.
Ainsi donc, je suis le mauvais choix, la nacelle à détacher, l’oiseau libéré de sa volière qu’on regarde voler au loin avec soulagement. Comment aurais-je pu croire que d’aller à droite ou bien à gauche, devant ou bien derrière… oui, comment aurais-je pu deviner que les sentiers de mon existence s’effaçaient aussi rapidement ?
Je ne pleure plus, non. Les larmes sont taries, ou bien se sont-elles envolées, elles aussi, loin de moi. L’amour est blessure, à tout jamais cachée dans ses jamais qui m’ont tant fait pleurer.
Je ne sais pas si j’ai mal ou pas. Dans le courant du temps, les jamais vont et viennent, tandis que je les regarde, à l’instant, se moquer. Je ne savais pas que l’amour était si dangereux.
Je ne l’avais pas prévu.
À présent, c’est moi qui m’en vais.
Jamais plus je ne reviendrai sur les rives de ce qui fait fuir. Non, autant rester dans l’abondance de cette vie qui ne donne que ce qu’elle veut bien donner.
C’est tout.
À tout jamais.
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