Les Anonymes

 

 

Les anonymes pleuvent partout sur les trottoirs et sur les quais de gare. Des hommes aux imperméables marron, avec leurs chaussures cirées, leur visage fermé, le sac en main. Des femmes aux yeux délavés, le même pantalon chaque jour depuis des mois, on ne porte plus de robe qu’aux grandes occasions. Des enfants qui courent entre deux bus au retour du collège.

 

Les anonymes ressemblent à tout le monde et à personne à la fois. Ils ont des mouchoirs sans initiales, des tenues si semblables, des coiffures identiques à quelques nuances près, des trajets, toujours les mêmes, entre deux rendez-vous.

 

Ils sont comme des meutes de chiens à courir sans cesse, ou bien comme les moineaux frimeurs du printemps qui jouent aux opérettes, même sans grand talent. Ils se pressent pour attraper les heures qu’ils n’attraperont jamais, ils se dépêchent dans les rues, dans les voitures, entre les pauses et les repas.

 

Les anonymes qui se regardent sans se voir, qui vont et viennent dans une routine intrépide et sans couleur, on dirait des machines préprogrammées, des choses automatiques, des roues qui tournent indéfiniment.

 

Et puis, et puis, il y a les anonymes à la beauté discrète.

 

Les racines des fleurs cachées dans la terre, l’envers d’une étoile impossible à observer, les minuscules particules d’une goutte d’eau limpide, la vie grandiose et méconnue des océans, la fidélité des cigognes.

 

Les poésies des enfants, les mains invisibles qui ont brodé la nappe sur la table dominicale, la présence silencieuse d’un garçon au chevet de son petit chien, le soutien d’un bras pour un ancien dont la marche est difficile, les maraudes régulières d’un habitant pour le sans-abri en bas de son immeuble.

 

Les respirations d’un petit qui s’endort, les esquisses d’un portrait de l’être aimé, le cadeau offert sans signature, l’humilité de l’artisan qui ne compte pas ses heures, le service rendu sans espoir de retour.

 

La profondeur d’une source, l’écosystème des forêts où, des arbres aux champignons, des insectes aux ruisseaux, tous se donnent la main. Les germinations inconnues des organismes minuscules, la lenteur empressée du muguet et du lilas. Les empreintes des bêtes sur les sentiers solitaires, les nids et les terriers, les grottes et les cachettes.

 

Et puis, et puis, il y a les anonymes à la grandeur secrète.

 

L’intériorité d’une prière un soir d’automne, la louange psalmodiée d’un bréviaire tout usé, le parolier dont on a oublié le nom.

 

Et puis, et puis, tout ce qu’on ne voit pas, qu’on ne devine pas, qu’on ne peut soupçonner. Tout ce qui soutient le monde sans en parler, qui le façonne sans insister, qui éblouit sans le clamer.

 

La foule des anonymes qui rendent le monde un peu plus beau, dont les vibrations célèbrent la gloire du vivant.


La grâce cachée au creux de cette vie que nous n’avons jamais choisie.


Le mystère indépassable d’une Providence dès notre origine.


La matrice souterraine de la terre et des forces qui nous animent.


Notre sève et notre sang dans l’humus de notre destinée.

 

Et là, au fond,

L’Amour.

 

En chacun de nous.

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