Une tulipe rouge

 

 

Serait-ce parce qu’elle était ce qu’on appelle « une toxique » que cette tulipe-là, au lieu de respirer avec toutes ses semblables dans un massif aménagé rien que pour elles, se trouvait un peu à part, de l’autre côté des autres fleurs ?

 

Je me promenais quand j’ai vu cette petite ingénue mise à l’écart, près de l’étang, alors que toutes les autres la regardaient à l’opposé, plantée sur l’autre bord du sentier qui les séparait. Avait-elle dit des mots regrettables ou refusé d’obéir aux injonctions de la conformité mondaine ? Le mystère demeurait.

 

Cette belle fugueuse se retrouvait mise en dehors, un peu comme à la porte, un peu comme égarée. Je ne savais rien de sa faute ou de son atout. Par contre, j’étais certaine que sa beauté écarlate irradiait les yeux de qui la remarquait. Je peux même affirmer, sans risquer de me tromper, que le soleil lui-même ruisselait un peu de jalousie : un tel éclat presque sans lui… quelle impertinence, lui qui l’avait tant aidée à grandir.

 

Ce qu’il y a de beau dans les jardins, c’est qu’en vérité le Soleil n’est pas rancunier. Il continue d’inonder les parterres fleuris, sans distinction, sans amertume. Il est bienveillant, chacun le sait. Il aime la chaleur, les roses et l’été, mais aussi les soirs crépusculaires de novembre et la blancheur immaculée du silence sur les sommets enneigés.

 

Oui, le Soleil est bon. J’étais certaine encore que cette tulipe rouge qui faisait bande à part appartenait à la catégorie des gentilles, des candides et des poètes. Rouge sang, voilà la couleur qu’elle avait choisi de porter en ce jour du 15 avril : une robe de velours à volants, juste ce qu’il faut pour tourner, comme les petites filles fières de leurs jupes évasées. Rouge amoureuse, comme ses amies les roses qu’on offre à la Saint-Valentin. Rouge comme la vie, son énergie circulaire. Rouge enfin comme nos blessures, celles qui saigneront encore longtemps.

 

La tulipe rouge avait l’humilité de s’ouvrir à la clarté du jour, près d’un étang sur lequel un cygne glissait sans la voir. Comme elle brillait, cette belle voluptueuse, sous l’éclat de mon regard admiratif. Je me demandais pourtant si sa parure saignait de chagrin ou s’il s’agissait d’une revendication de liberté, comme un drapeau. Je n’ai pas eu de réponse. Il aurait fallu pour cela que je l’interroge, et je n’avais pas le cœur de la déranger.

 

On n’aime pas distraire ce qui est beau, c’est une question de politesse. Elle appartenait à ceux qui se rebellent ou préfèrent la solitude au vacarme des mots. Elle portait sa plus belle tenue, celle des grands jours, et je l’enviais un peu. Elle semblait avoir trouvé sa place, la sienne, l’unique. Oh, la belle vertigineuse, se balançant tout en haut de sa tige, près de l’eau, entre ciel et terre, entre moi et les autres.

 

Elle était belle, ma tulipe, si humble, si fière, sur le rebord du monde, un peu fragile et pourtant fidèle à la nature, qu’importent les quolibets des autres frimeuses.

 

J’en ai la conviction maintenant : elle ne pouvait pas appartenir à celles qu’on rejette parce que mauvaises ou asociales. Bien au contraire. Il est des solitudes qui disent mieux que les paroles combien la vie aime le rouge, combien le rouge aime la vie. Combien surtout tout est grâce pour qui sait regarder. Combien les cœurs rougeoient nos blessures sans que jamais on cesse d’aimer.

 

Finalement, j’ai ma réponse.
La tulipe rouge ne faisait pas bande à part.


Elle aimait.
Elle aimera toujours.

 

 

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