Une âme en bascule
Je n’ai pas envie de contempler les bourrasques du vent dans les feuillages des arbres devant ma fenêtre. Je me moque des oiseaux lyriques et des coquelicots tenaces sur le bord du bitume. Que m’importent les rayons du soleil, l’été qui vient, les mésanges facétieuses, les cris des enfants au retour de l’école ?
La nature m’indiffère, ses messages, sa poésie, sa beauté. Tout me dérange depuis plus d’une heure. Le cœur au bord des lèvres, pris dans un étau dont je ne peux m’enfuir, il me tord dans tous les sens. Dans cette essoreuse intérieure, le sang du souvenir me malmène à son gré. Je ne remarque même plus les heures à ma montre devenue inutile.
J’ai comme le goût de crier ou de vomir. Quelque chose du genre. Je ne me sens ni vivre ni mourir, juste l’envie de pleurer sans m’arrêter. Pour un adieu de plus, une critique de trop, un rejet sans mot, un regard de mépris. Dans la peau d’une pestiférée dont on ne veut jamais, le corps hurle à sa façon. Les yeux noyés de chagrin, je ne peux plus me contenir.
Comme une balançoire de l’enfance, j’oscille entre le doute et l’espoir, entre le oui et le non, entre tout et rien. Je ne vais pas vers la mort, pas plus que vers la vie. Est-ce vivre que cela ? Je ne sais pas. Me voilà dans une contrée à part, pas vraiment une île, pas plus qu’un pays. Je me sens perdue, en mode absurdie.
Que deviendrais-je sans la foi en un au-delà ? Sans cette espérance en un Amour inaltérable qui nous attend ? Je perdrais la raison. Ne peut-on perdre l’esprit devant ce monde où les ignominies se succèdent les unes aux autres ? Ne devient-on pas fou à force d’adieux, de morts ou de dépits ?
Comme une balancelle dans un jardin méconnu, je m’élance d’avant en arrière, ballotée par la douleur qui perle sur mon mouchoir, ce beau morceau d’étoffe dont on ne veut plus. Les papiers, désormais, emportent toutes nos larmes à la poubelle. Pourtant, qu’y a-t-il de plus utile qu’un petit mouchoir imbibé de nos sanglots, à portée de main dans notre poche ? La trace de notre âme liquide sur un tissu porte en elle tant de mots qu’un kleenex ne peut traduire.
Vous êtes parti ou bien vous êtes mort. Dans le fond, c’est presque pareil, non ? L’enfance s’enfuit avec le même empressement que les nuages devant mes yeux fatigués. L’âge vient plus vite qu’on ne voudrait. Que reste-t-il de nos élans ? De notre hâte à grandir ? De notre fierté de réussir ?
Me voilà nue. Je n’ai plus ni projet ni désir véritable. Si, un seul peut-être : dormir.
Oui, dormir sur une balançoire, étourdie par son mouvement, jusqu’au vertige de l’oubli. Je laisserai mes cheveux voler derrière moi, les yeux fermés. Mes jambes pendraient comme deux petits enfants ensommeillés, de mes deux mains, je tiendrai les cordes pour éviter la chute.
Les larmes arrachées par la puissance du zéphyr qui me fouetterait le visage, je m’élancerai vers le ciel. Puis je descendrai jusqu’aux abysses, dans les profondeurs de l’âme, suspendue au Divin. J’y retrouverai peut-être la saveur d’un Amour toujours vivant. Qui sait ?
En bascule, tantôt en haut, tantôt en bas, je ne sentirai plus le manque, n’est-ce pas ? Où sont ceux que j’aime ? Où sont-ils donc passés ? Ils sont quelque part, en escapade vers un ailleurs sans moi, comme les années, comme le vide sous mes pieds, comme le soleil qui vient de s’éclipser devant ma fenêtre.
Je tangue entre la vie et la mort. Combien de fois en une seule et même journée ? Bringuebalée par des chahuts sans nombre, la vie nous effeuille jusqu’à la sève.
Soulevée, comme en apesanteur, viendra le moment où pourtant je chancellerai dans les bras invisibles du Très-Haut, ma seule Demeure.
Je vous aimais tant, je vous aime encore, je vous aimerai toujours...
Un jour, une impulsion sans retour en arrière, et je m’envolerai.
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