Un bandeau devant les yeux

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Un bandeau devant les yeux

 

Nous avons tant de mal à regarder pour de vrai. Ce qui est en nous. Hors de nous. Autour de nous.

Nous nous bandons les yeux avec un foulard invisible. Nous refusons de voir ce qui explose de douleur ou de cruauté. Ce qui nous gêne ou nous afflige.

La vérité blesse. La violence accable. Il y a de quoi détourner la tête. Notre sensibilité nous éprouve, comment consentir à cette exposition continuelle de la souffrance sans faiblir ?

Nous ne sommes que des petits, tellement plus fragiles que ce que nous croyons. Pourquoi avons-nous tant de difficultés à considérer ce qui nous meurtrit ? Aussi bien loin de nous que tout près de nous ?

Serait-ce notre indifférence ?

Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que, pour la plupart, ce n’est ni par orgueil ni par manque d’empathie. Bien au contraire.

Nous fermons les yeux parce que nous souffrons alors que nous sommes faits pour le bonheur, la joie, la paix.

La compassion seule nous bande les yeux. Nos paupières ne se ferment ni par refus ni par sottise.

L’étreinte immense de la douleur de l’autre nous fait baisser la tête autant que la nuit lorsqu’elle descend. Elle enveloppe de son manteau étoilé toute l’âpreté du jour écrasé par le poids de ses blessures.

La tendresse nous voile le visage. Nous sentons au plus profond de nous un appel d’air venu d’en haut. L’oxygène céleste nous happe de l’intérieur.

L’envie de vivre ferme nos regards sur l’ensauvagement, les vaines rébellions, les massacres des êtres humains. Non par égoïsme, non par méchanceté.

Nous sommes si grands, nous venons d’un désir qui nous dépasse et nous crée. Au plus profond de notre violence ordinaire se cache, quoi qu’on en dise, une soif inextinguible. Elle nous attire plus fort que notre propre déni.

La beauté nous aveugle parce que nous la souhaitons de toutes nos forces, de toute notre âme.

Oui, l’actualité est là qui nous serre de son étau impitoyable, mais ce n’est pas de sa faute, ce n’est pas elle qui nous empêche de voir.

Non.

L’amour seul nous brûle les yeux. Bien sûr. C’est cet écart, que dis-je, cet abîme entre le réel et ce qui nous habite, il s’agit bien de cela.

C’est ce décalage qui agresse nos pupilles. Nous portons la hauteur des sommets si purs, vierges de toute malice, amants de l’immensité en même temps que la profondeur de l’humus abandonné à toutes les saisons.

Tant de différence nous clôt les paupières. Les fleurs elles-mêmes tirent les rideaux de leurs pétales dès que vient l'obscurité. Et même, n’est-ce pas cette flamme intérieure qui nous lèche le cœur qui rend notre férocité encore plus grande, encore plus démesurée, encore plus criante ?

L’amour nous brûle. On dit même qu’à la douzième heure de son supplice (*) les soldats bandèrent les yeux du Christ pendant qu’ils le rouaient de coups, ils ne supportaient pas ce regard si doux, alors même qu’ils le battaient et lui crachaient dessus.

La Bonté nous insupporte lorsqu’elle est absente au-dehors parce qu’au plus profond de nous, elle loge en colocataire depuis toujours. Elle est ce cri de l’hirondelle à l’arrivée du printemps, cette aube toujours nouvelle qui se lève chaque matin.

Nous sommes précédés par une lumière trop vive. Nous nous débattons, mais une biche alanguie ne peut s’enfuir.

Le soleil nous éblouit. Il nous aveugle non pas sur le mal ni sur notre peine. Il restaure notre vision volontairement obscurcie. Nous ne supportons pas notre clarté. Elle nous effraie.

L'Astre ne peut briller jusqu’à minuit,

Notre lumière est notre bandeau de cécité.

(*) : Les 24 heures de la Passion - Luisa Piccarreta- La Divine Volonté

 

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