« Storystelling », on appelle cela comme ça maintenant. J’ai mis du temps à comprendre de quoi il s’agissait. Il faut dire que, dans le milieu de l’écriture, les anglicismes sont la règle. En fait, je le comprends de plus en plus, la langue de Shakespeare circule désormais partout, quel que soit le milieu ou le thème.
Tout a l’air normal pour la plupart. Sauf pour moi. Comme d’habitude. Parfois, j’ai l’impression de vivre sur une terre étrangère, c’est déjà le cas pour presque tout : les centres d’intérêt, les préoccupations quotidiennes, la foi, mon style… Il semblerait que, dorénavant, le langage devienne ce pont infranchissable. Nous ne mettions déjà pas toujours les mêmes vérités derrière les mots de la même langue d’origine, alors, quand le vocabulaire vient d’ailleurs, la communication se transforme encore davantage en sauts d’obstacles.
J’en ai pris mon parti, je m’adapte, je commence aussi à employer les expressions d’usage, en vogue. Il le faut bien, sans quoi, je demeure à quai, or, il est plus que primordial pour moi de comprendre ce qu’on me dit. Aujourd’hui, j’arrive à en sourire. À m’en amuser presque.
Cependant, la réalité sous-jacente à ce constat qui pourrait en rester là est bien plus délicate qu’il n’y paraît. Ce qui me rassure, c’est que cela ne me concerne pas uniquement.
Quand on est autiste, voilà une difficulté supplémentaire. Une barrière de plus pour parler avec l’autre, se sentir proche de lui, de sa pensée, de son intention, de son expression. De surcroît, si je demande une explication, la réponse n’est pas toujours des plus aimables.
« Quoi, tu connais pas ? » Soudain, je me fais l’effet d’appartenir à une race en voie de disparition, un truc informe, rabaissé à un degré plus bas sur l’échelle de la vie courante ou de la bienséance.
Mon île intérieure, alors, me happe, je vois son paysage se dessiner sous mes yeux qui la cherchent. Elle ne bouge pas, fidèle à s’ouvrir au soleil, figée sur l’étendue d’une mer immense, elle me sourit. L’océan toujours en mouvement l’aide à se sentir encore vivante. Ses vagues bavardent, chantent et lui murmurent ses secrets.
Le sentiment d’appartenance ne va jamais de soi. Une île dont la solitude existentielle n’est plus à prouver, cette contrée, unique en son genre, a déjà tant de mal à tenir compagnie aux quelques visiteurs qui viennent la voir. Si, maintenant, la langue diffère, comment pourra-t-elle parler de ses nuits étoilées, du silence qui la cueille ou de ses arbres qui lèvent les bras vers le ciel ? Qui pourra l’écouter ? Qui pourra devenir son ami ?
Chaque génération a ses attraits, ses habitudes et son langage, voilà ce qu’on me répond. Peut-être. Sans doute. Pourtant, je ne changerais pas d’avis, cette épreuve s’ajoute à la quête d’une proximité avec autrui. L’étranger le comprend, lui qui vient d’une autre culture, avec tant de différences. On n’y pense peut-être pas assez : se sentir expatrié, tout le temps, quelle souffrance !
Et puis, je regarde autour, qui n’a jamais ressenti cette impression de vivre à l’extérieur de la société, en dehors de toute réciprocité, loin d’une quelconque affinité ? Je m’interroge. Ne serait-ce pas le cas de tout le monde finalement ?
Les fleurs sont uniques, même groupées dans un bosquet, la forêt reste seule même avec tous ses arbres, les petits chiens ne comprennent que quelques mots de notre vocabulaire, les hirondelles volent ensemble vers une destination qu’elles quitteront quand même dès que la saison finira.
Le peintre dessine le paysage du bout de son pinceau d’artiste qui ne ressemblera à aucun autre. Quoi qu’on en dise. Le regard d’une mère sur son enfant meurtri, lui non plus, ne copie personne.
Je crois, tout comme les nuages rapides ne forment jamais les mêmes dessins sous les yeux des petits, que nous sommes tous des étrangers, une île, une mer esseulée.
Une étrangère sur la terre habitée par le Divin. Après tout, même Lui est unique et méconnu, solitaire.
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