Je me souviens

 

La première coccinelle entrevue sur l’herbe des prés, je ne m’en souviens pas. La première étoile du berger, le mauve des iris et la dorure des boutons d’or, quel jour les ai-je regardés avec des yeux hardis, vierges de toute connaissance ? Comment pourrais-je m’en rappeler ?

Cette amnésie des débuts, des origines et des commencements, quel mystère ! Comme il devait être beau, ce premier jaillissement de l’extase, cette éruption neuve devant les paysages, ces marches sans regret de l’enfance.

J’ignore les raisons de nos oublis, de nos admirations naissantes, de nos enchantements soudains. Quel étonnement, sans doute, devant la première toile d’araignée scintillante au soleil, quelle aventure devait revêtir le prélude de nos pas hésitants, le drôle de rire à la vue de la bave des limaces sur une feuille de laitue.

Je ferme les yeux, s’il est vrai que s’éloignent vite de notre mémoire les prémices de nos matins d’enfant, je retrouve pourtant, là, à l’instant, la joie d’une lueur d’automne sur le peuplier devant chez moi.

Je recommence à chaque minute. La lumière me cueille, des chevelures rousses des marronniers aux départs des mésanges, tout se renouvelle tout le temps. Je recouvre, peut-être, les prologues d’antan, ceux qui se sont enfuis de mes souvenirs.

J’entends les frémissements du vent de retour dans les allées forestières, j’observe aussi le bitume mouillé qui n’en finit jamais de sécher, applaudi par la pluie obstinée. Je constate les caprices de la jolie saison d’octobre, ses balbutiements frimeurs, les chansons d’Aznavour, l’odeur de la terre parsemée de flaques.

Je me souviens de tes rires en mille morceaux cachés dans le secret de mon âme, des feuilles noircies par une plume alerte, du parfum des livres tout neufs qu’on n’a pas encore lus, du bruit que fait le feu dans la cheminée.

S’ils ne sont plus les préambules de l’existence, ils ont quand même le goût des palpitations vibrantes, la saveur de nos joies, le secret des inspirations poétiques et la grandeur d’une prière sans fin.

Je me souviens de ne plus me souvenir.

Je désire le rappel du présent, aussi éphémère qu’éternel, sans arrêt, ni mort, ni pause ni demain.

Je me souviens de chaque souvenance dans le creux d’Aujourd’hui.

 

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