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Le Small Talk

Dans le chapitre : la relation aux autres

 

Les personnes se tournent vers la porte de sortie, vers cette même porte par laquelle elles sont entrées. Nous sommes dans l’ascenseur de l’immeuble où vit une amie. Dire bonjour est obligatoire sans quoi vous passez pour un malotru, un mal poli ou une fille incorrecte. Pas grave si vous ne connaissez pas l’individu qui rentre en même temps que vous dans cette boîte souvent exigüe. L’injonction souterraine est celle-ci : « Quelle que soit la personne qui était là avant vous, qui reste avec vous ou qui rentre dedans en cours de route, il faut dire “Bonjour”.

En ce qui me concerne, c’est déjà une première surprise : si vous rencontrez cette même personne sur le trottoir, il n’est pas certain que la même loi de politesse s’appliquerait. Quand il s’agit de son propre domicile, avec le temps, on repère quels sont nos voisins, les salutations sont quasi inévitables. Encore que. Pas toujours. Lorsqu’il s’agit d’une tour immense avec trop de locataires dont parfois la réputation n’est plus à faire, la bienséance n’est pas toujours de mise.

Bon, mais quand je suis en visite ailleurs que chez moi, je prends donc l’ascenseur avec d’autres personnes inconnues à mes yeux. Là, voici le type de conversation qui peut se produire :

— Bonjour !
— Bonjour !

La femme qui entre en même temps que moi dans cet élévateur sans grâce porte un casque à vélo à son bras. Comme je suis du genre sociable, je lui dis :

— Ah vous faites du vélo je vois !
— Ah oui, à pied, ça m’ennuie trop.
— Pourtant, la marche, c’est bien aussi.
— Je préfère le vélo.

Il reste encore quelques étages à parcourir avec cette jeune femme qui a autant envie de parler que moi d’aller me pendre. Mais bon, pour un espace-temps assez bref, je considère qu’on ne peut tout de même pas rester là, plantés comme des poireaux, alors que nous partageons la même humanité. J’avais tort. Au vu de son soupir, de ses yeux levés, de son empressement à se tourner davantage vers la porte pour ne pas avoir à discuter, et surtout pour esquiver mon visage, je comprends que mes paroles la gênent. De plus, elle s’est mise à regarder son portable.

Moi, je trouve cette conversation tout à fait dérisoire mais elle a son utilité à mes yeux. Nous sommes de l’espèce humaine, dotée d’une âme, d’une intelligence, d’un cœur. On n’est pas des poissons muets dans un bocal mouvant. Mon désir de connexion avec l’autre est le plus souvent jugé incongru. Je m’en rends bien compte.

— Vous aimez faire du vélo, je vous comprends. Je n’en fais plus depuis longtemps.
— Oui, j’aime faire du vélo.

Elle n’avait pas envie de répondre. Tout d’un coup, un grand sourire, on arrive à l’étage où elle doit descendre. Elle semble soulagée de mettre fin à cette interaction. Elle tourne enfin sa tête et lance un :

— Bonne journée madame !

Le tout sur un ton qui révèle clairement que notre petit échange pourtant anodin l’a mise mal à l’aise. Elle aurait préféré le silence anonyme dans une cabine anonyme pour une visite anonyme, dans un temps donné, tout aussi anonyme, entre visages anonymes.

Vous savez, je vais vous avouer : je ne comprends pas bien l’utilité de tous ces « Comment ça va ? » qui n’attendent aucune réponse. Je ne vois pas ce que cela apporte au monde de parler pour parler, sans jamais rien dire, à la boulangerie ou entre voisins sur le palier. Mais pourquoi donc la météo est-elle le sujet préféré de ces petites discussions entre honnêtes gens ? Mystère ! Je préfère ou ne pas parler ou bien entrer dans des sujets profonds. Mais voilà, les gens n’ont pas le temps. Pas le temps du tout. Surtout, ils ne comprennent pas parce qu’ils doivent faire face tantôt à mon mutisme soudain, tantôt à mon bavardage trop « intello ». C’est comme ça qu’ils disent…

Bon, je me suis acclimatée à ces « Small-talk » qui sont des accroches de convivialité ; ils régissent notre vie sociale. Je n’y comprends rien mais j’ai appris. Tant et si bien qu’il m’arrive parfois de dire : « Oh là là, quel mauvais temps ! ». Alors que je m’en fous comme de ma dernière chemise. Mais la personne en face semble très heureuse et répond avec un grand sourire : « Ah oui alors ! ». Elle est contente, je le vois à son attitude. En ce qui me concerne, je reste consternée : comment un échange de deux phrases, aussi conformiste, peut-il procurer un tel bonheur chez les autres, tandis que, pour ma part, il ne provoque qu’un plus grand sentiment de solitude ? Mystère.

Dans une boutique, dans la rue, on peut feindre l’intérêt ou l’indifférence, parler ou se taire. Mais dans un ascenseur, là, je ne peux pas. Comment tolérer que deux êtres humains ne se considèrent pas, ne se regardent pas alors que l’espace est réduit, le temps variable et que contrairement à l’extérieur, on n’a pas d’autre choix ? Mystère.

C’est dans ce genre de situations où je me dis : nous manquons d’humanité. Nous jouons la comédie. Tout le temps. Les uns devant les autres. Les uns derrière les autres. Les uns sur les autres. Les uns et les autres. Moi aussi.

Je connais une petite vendeuse en librairie ; pour rompre ma solitude, je venais lui parler de temps en temps… Mais oh malheur, après quelques mois, qu’avais-je obtenu de nos conversations ? Rien. Absolument rien. Maintenant, je ne poursuis plus mes efforts. Voilà tout.

Je suis une espèce de bête humanoïde tantôt dans le trop, tantôt dans le pas-assez. Allez comprendre !

Et parfois, je me demande si ce malaise ne dépasse pas ma petite personne. Déjà aujourd’hui, beaucoup d’échanges humains me paraissent automatiques, mécaniques, presque programmés.

Et quand j’écoute, comme ce matin, une chronique à la télévision qui annonçait les changements considérables que l’intelligence artificielle va apporter à notre monde, je me dis que la société qui s’approche n’est pas faite pour me rassurer. Un renversement anthropologique majeur se fait jour : l’homme qui était dans la position la plus haute sur l’échelle du monde va passer second, derrière les robots. Plus de métiers, l’espérance de vie considérablement rallongée, les conversations annulées… Que des écrans, des écrans, des écrans, des écrans…

Des écrans sans âme.
Des robots sans cœur.

Sans tendresse.

Sans amour.

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