Le rythme

 

Dans le chapitre : Habiter le monde/Le rapport au temps

 

« Prendre son temps », n’est-il pas vrai que cette expression interroge ? Pourquoi le prendre ? Pourquoi le faudrait-il ? Et le peut-on seulement ? Illusion. Le temps s’écoule fidèle à lui-même, quel que soit le jour, les 24 heures passent. Le vent souffle, les saisons vont et viennent, comme un éternel recommencement. Chaque année.

Pourtant, on nous le répète : « Prenez votre temps ». Comment fait-on ? Dois-je reculer chaque aiguille de mon réveil, toutes les soixante secondes, pour empêcher sa course ? Impossible.

En réalité, le temps nous échappe. C’est peut-être pour cela qu’on nous dit quelquefois de le prendre, ce temps, de l’attraper au vol avant qu’il ne soit qu’un passé révolu, avant que la mémoire ne le jette dans l’oubli, avant ton visage et tes mots. Avant tes chansons et ton cœur bandoulière, suspendu entre douleur et gratitude.

Pour de vrai, le temps court trop vite. Parfois, je me dépêche, à la dernière minute, juste avant le prochain rendez-vous. Vite, vite, il faut se presser. Il s’agit de ne pas être en retard. Pour ce qui me concerne, à ce qu’on m’explique, mon cerveau aurait besoin de dopamine pour fonctionner, pour trouver la motivation nécessaire. C’est pour ça que, lorsque je dois impérativement passer à une autre activité, quel que soit le motif, j’agis dans l’urgence.

À d’autres moments, ce sera tout le contraire. Ce temps qu’on ne peut saisir, je vais le regarder dans une rose bavarde au milieu du jardin, dans tes yeux tremblés qui disent bien plus que tes paroles, dans tes jeux de mots qui enchantent ton enfance toujours vivante.

Je vais le contempler, les yeux fermés. Je sentirai alors la vigueur du vent sur mes joues, puis j’écouterai les oiseaux qui racontent leur vie. Ils ont le rythme dans les plumes, ceux-là ; entre les pinsons, les mésanges et les merles, leurs mélodies s’interpellent sans jamais se tromper.

Par mon regard extasié, je vais l’absorber dans les paysages ordinaires ou les lieux mémorables, dans les jeux des enfants, dans le soleil qui tourne sur les prairies en fleurs. Je vais le boire dans l’eau de mon verre, dans les chansons des poètes en quête de sens, dans les arbres à la chevelure mouvante.

Je n’ai jamais réussi, de toute ma vie, à prendre le bon rythme. Celui du monde en perpétuelle trépidation, pas plus que celui du monastère, trop bien réglé. Pas davantage encore dans le quotidien d’une vie solitaire. Je ne suis pas d’ici, pas de ce temps-ci, pas à l’heure, pas d’hier ni de demain. On pourrait penser alors que seul l’instant présent loge mes pensées ou mes occupations. Non.

Je demeure quelque part, dans un temps méconnu, souvent réprouvé. Dans un espace dont nul ne connaît le chemin. Un instant entre deux univers, le mien et puis le vôtre. Un moment entre les horloges et mes pauses involontaires, entre la vitesse et la halte. Quelque part entre vous et moi, dans un intervalle hors d’ici, pas plus qu’ailleurs.

C’est peut-être pour ça que tout, dans ma vie, ne trouve jamais sa place. Pas tout à fait. Le temps ? Le prendre ? J’ai essayé, je vous assure, entre deux visites, deux conversations, deux devoirs. Il va plus vite que moi. Tout est là. Il est toujours premier sur la ligne d’arrivée et moi bonne dernière. Il file, il grimpe, il escalade, il saute et s’amuse tandis que je m’essouffle, le point de côté me fait mal, je me traîne. Bientôt, je stopperai ma course. Les autres, assis sur les bancs du stade, riront peut-être en voyant mon brassard au sol, ma respiration coupée et mon air fatigué.

Le temps ? Je l’avale dans les sourires des mots, dans les poèmes, dans les musiques, dans les violoncelles. Beaucoup. Dans tes refrains, tes questions, ta guitare. Je le rencontre dans les livres ; avez-vous remarqué ?  Quand on lit, on ne voit plus le temps passer. Je le côtoie dans l’invisible pensée qui traverse ton regard, dans les chuchotements du soleil quand vient la sieste, et sur le quai de la gare entre deux trains qui, paraît-il, ne sont jamais à l’heure.

Le temps de l’amour qui n’a jamais croisé ma route. Vraiment.

Le temps de l’adieu qui toujours se répète.

Le temps de vivre qui, finalement, n’est pas si fréquent.

Le temps de nous aimer. Vraiment.

Après, il sera, je le crains, une fois de plus, trop tard.

 

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