Droits d'auteure protégés - Preuve de dépôt

Chacun est une île

 

Dans le chapitre : Habiter le monde / Besoin de solitude

 

Les idoles à terre, les pieds nus sur le lino du salon, les effigies du passé jetées, les vaines querelles derrière, me voilà de retour chez moi, dans mon assise intérieure, tout près de mon cœur habité par le Divin.

Les statues de mes admirations inutiles, les copies des idéalisations trompeuses, les nostalgies des sentiments d’hier, tout cela ne compte plus. Me voilà enfin à mon domicile, au-dedans, tout près d’ici et maintenant.

Je peux m’habiller des vêtements amples du réel, tout confort, sans public ni conseils, sans obligations d’aucune sorte, si ce n’est d’être là, vraiment là, dans la réalité d’une existence qui me dépasse. D’ailleurs, nous sommes tous dépassés.

Je reviens à mon exil, à mon île étrange où nul ne peut me rejoindre, de fait, chacun est une île. Chacun vit sur ce point sans suspension, au beau milieu de l’océan du monde, en ce lieu qui n’appartient qu’à nous, à personne d’autre. Aucun voyageur n’est autorisé à venir, il n’existe pas de chemin pour s’y rendre, tant nous sommes un mystère les uns pour les autres.

Des abstractions sans impact sur la vérité du monde, des regards ou des jugements d’autrui, je suis lassée. Oui, je suis à nouveau dans ma maison sans yeux, sans paroles mondaines, sans avis que je ne demande plus, sans autre oripeau que le silence, assise à mon bureau, une tasse de thé chaude à la main.

Qu’importe ma tenue, j’ai enfilé un pantalon de sport, une chemise de lin, décoiffée, sans maquillage d’aucune sorte, je fais brûler un peu d’encens, le soleil traverse mes fenêtres, me voilà seule, sans d’autres lèvres que les miennes, sans rien d’autre que la brutalité délicieuse d’une solitude récréative.

Tous ces autres me fatiguent de leurs déductions faciles, de leurs critiques aisées, tant d’orgueil massacreur, tant de quêtes futiles, me voilà revenue à l’essence de la prière sans fioritures, sans récitations, loin des drapeaux du savoir-faire ou de l’arrogance spirituelle. Je redeviens une enfant perdue dans l’immensité de mon séjour, le crucifix devant mes yeux, sans amis dans ma région, loin de tout désir de plaire, de tout déguisement.

J’ai autant besoin de la solitude régénératrice que d’eau froide un jour de canicule, je ne dirai pas que je n’aime plus les humains, mais nous fatiguons tant vous et moi dès qu’on reste trop ensemble. Ce n’est pas une incompatibilité, pas davantage un signe d’une haute spiritualité. Pas du tout. Au contraire, je m’autorise à être mal fagotée, à l’intérieur comme à l’extérieur. Éloignée de tout, je respire mieux. Le ciel s'ouvre dans le petit endroit où je demeure. L’infini s’invite, elle n’a besoin ni de mes apparats ni même de mes mots. Juste de moi. Unique. Seule. Sans vis-à-vis.

Mon être se dilate dans ma grotte d’ermite improvisée, en plein centre-ville où mon appartement se situe. La musique grégorienne s’élève dans l’espace, au centre d’une chapelle invisible. Je ferme les yeux. Pendant quelques heures, peut-être quelques jours, oublier les agitations autour.

Dieu avec moi ?

Seule en tout cas.

Enfin.

Tout simplement.

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