« On me reprochait de ne pas avancer.
Personne ne voyait que je traversais sans cesse des frontières invisibles. »
Une Autre Fréquence
Dans le chapitre : Les Transitions/Les changements
Elle aurait tant aimé voyager de par le monde, sourire avec les dauphins, nager dans l’air comme les goélands, danser avec les étourneaux, virevolter avec les feuillages de Novembre.
Elle aurait voulu se pendre aux aiguilles des horloges, juste quelques minutes, juste ce qu’il faut pour ne plus être en retard sur le temps. Elle ne regarderait plus partir les trains des Adieux, les inéluctables, ceux qui blessent à jamais.
Elle aurait souhaité grimper jusqu’au soleil, décrocher une particule de lumière pour la fixer à jamais sur les cœurs solitaires et dans les regards vides.
La vie est une tragédie en même temps qu’une grâce. Un poison et un cadeau. Une Aurore et une ombre mouvante.
Parfois, le rêve aide un peu pour tenir le coup dans ce monde de cruauté. Elle est si difficile cette vie, entre la mort des innocents, les injustices sans nombre, les guerres, la pauvreté et tout le reste.
Elle, elle se sent bien petite dans cette vie où tant nous dépasse. Quand il faut passer d’une activité à une autre, quelle qu’elle soit, elle a besoin de quelques minutes à quelques heures. Elle n’a pas la fluidité qu’il faudrait pour passer d’une occupation à une autre. Elle reste dans un « entre-deux », un « sas ». Juste après le déjeuner et avant de travailler. Entre les deux, elle reste un peu bloquée.
La plupart vont et viennent sans difficultés, tandis que pour elle, rien n’est plus compliqué. Le cœur dit oui, la tête dit non. Le désir dit « youpi ! », le cerveau reste le pied sur le frein. Comme bloquée dans un ascenseur invisible, en panne, elle ne parvient pas à aller et venir avec aisance d’un travail à un autre, du repos à la couture, des courses au ménage ou d’un loisir au repas. Rien ne s’écoule.
Quelquefois, elle en a honte. C’est si dur de se constater en mode « stop » tandis que tout autour les autres s’interrogent. Ils iront même jusqu’à la prendre pour une paresseuse, une imbécile ou une fatiguée perpétuelle. Pourtant, il n’en est rien. Ni fainéante, ni sotte, ni éreintée. C’est juste qu’elle a besoin des minutes comme d’autres ont besoin d’aller vite. Son interrupteur central disjoncte régulièrement.
Pourquoi ? Pour une émotion qui exige un certain laps de récupération, le temps de réguler son être à l’intérieur. Pour une surcharge de bruit ou d’odeur, de vitesse ou de lumière, un autre rythme s’impose. Pas celui de tous les autres, pas celui de la norme. Le sien. Comme un réveil qui s’arrêterait toutes les heures avant de reprendre sa course.
C’est pour ça.
Parfois, dans ces « entre-deux », elle rêve un peu. À l’improbable, à un monde meilleur, à la vie des fleurs. À d’autres moments, dans ces intervalles où elle reste comme figée, elle réfléchit. Beaucoup. Toutes sortes de questions l’assaillent : la vie, la mort, le sens, la douleur et l’origine. C’est pour ça. On dit d’elle : « Tu penses bien trop ».
On la croit en mode « procrastination », en réalité, elle voyage dans une bulle qui vogue dans l’espace, entre les obligations, les devoirs, les impératifs et les pauses contemplatives. Elle nage entre les silences en liberté et les vibrations musicales qu’elle écoute dans son casque. C’est pour ça. Elle n’est pas toujours là, pas avec vous. Entre ici et là-bas, entre le réel et vous, quelque part. Elle s’assoit sur le rebord du monde, juste à la frontière.
Les spécialistes parleront de « câblage neurologique différent », de « dysfonctions exécutives », de « paralysie de l’action ». Qu’importe son nom, elle en a toujours souffert.
Oui, ceci explique pourquoi elle n’a pas réussi à intégrer le rythme de la vie monastique à laquelle elle aspirait, pas plus que le monde du travail où rien n’est stable, rien n’est doux, rien n’est lent surtout. Rien ne prend son temps. Ce temps si précieux que plus personne n’a vraiment. On dirait qu’il s’est enfui en même temps que les sourires. Il est un peu comme ces masques pendant le Covid. « Prendre son temps » n’existe plus. On court après, on le cherche, on le rattrape, comme si c’était possible, mais le prendre, ça, non.
Elle le regrette bien, parce que, en ce qui la concerne, sa paralysie de l’action ne lui permet pas d’agir et de vivre sur le même continuum que la plupart.
Sa douleur est bien grande mais peu la comprennent. Une qualité dysfonctionnelle à ce qu’on dit. La vérité, c’est qu’elle le sait maintenant, elle est branchée sur une autre fréquence.
C’est pour ça.
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